mardi 17 janvier 2017

Captain Groovy & Crazy Elephant : dark part of my mind

Aujourd'hui nous nous intéressons à une double curiosité bubblegum... Deux disques de deux artistes différents, pourtant leur face B se suivent et se ressemblent étrangement !

Captain Groovy and his Bubblegum Army et Crazy Elephant sont en effet deux projets issus de la galaxie Super K Productions de Jerry Kasenetz et Jeffrey Katz. À la fin des années soixante, cette écurie envahit les charts du monde entier de disques bubblegum pop, genre qu'ils contribuent largement à créer... À l'inverse des Beatles, groupe authentique que Brian Epstein tenta de policer, les groupes bubblegum furent la majorité du temps des formations fictives dont les chansons étaient jouées par des musiciens de studio et écrites par des songwritters professionnels. À ce jeu là, Katz et Kasenetz furent certainement les plus doués, la liste des tubes qu'ils composèrent donnent à ce titre le vertige. Yummy Yummy des Ohio Express est peut être le plus connu, mais mentionnons aussi d'autres formations tout aussi factice telles que 1910 Fruitgum Company ou le Kasenetz-Katz singing Orchestral Circus. Le duo s'occupa également de quelques groupes garage bien connus des amateurs de Nuggets comme The Music Explosion ou The Shadows of Knight. 


La musique bubblegum était destinée aux pré-adolescents, par conséquent elle devait être lisse, accrocheuse, rythmée et répétitive. Indirectement elle fut le terreau fertile du concept de Boys Band, comme en témoignèrent les Monkees (que l'on peut partiellement associer au genre) et plus tard des formations comme les Bay City Rollers. Malgré la dimension particulièrement simple des morceaux, on trouve d'excellents tubes bubblegum, pour ma part j'adore sugar sugar des Archies, The Rapper des Jaggerz ou encore quick joe small du Kasenetz-Katz singing orchestral circus que je vous mentionnais précédemment. Plus intéressant encore pour nous peut-être, les faces B (et certaines faces A) sont parfois carrément garage voir psychédéliques ! L'une des meilleures dans le genre est certainement Try It des Ohio Express, un classique garage également joué par les anglais de The Attack. Le groupe a d'ailleurs pas mal d'autres morceaux de bonne facture à découvrir (par exemple Beg Borrow & Steal et son superbe solo de 12 cordes)... Vous vous en doutez Crazy Elephant et Captain Groovy and his Bubblegum Army nous intéresse précisément pour cela, les deux disques ont une face B terrible... qui a la particularité d'être le même morceau coupé en deux.

La première partie de Dark Part of My Mind se trouve sur le simple de Captain Groovy:


La seconde sur le simple de Crazy Elephant: 


Ironie: les deux parties ne sont pas signées des mêmes compositeurs ! Ainsi impossible de trouver de quelconques informations sur les auteurs supposées de la fin de la chanson... La première étant signée de suspects habituels de la sphère bubblegum. La question reste donc en suspens: qui a commis cet incroyable morceau psychédélique ? La guitare est sauvage, le son fuzz énorme et irréel, les textes ont l'air d'être un chanté par un mec complètement drogué, les musiciens sont en roue libre et se laissent aller à un jam acide mais heavy des plus jouissifs. Autre blague du destin: le 45T de Crazy Elephant est très facilement disponible, celui de Captain Groovy beaucoup moins. Pour compliquer les choses ce dernier a été aussi édité dans certains pays avec une autre face B ... Ainsi seule la France et certains pressages américains profitent de ce morceau délirant. Ceci dit les autres bénéficient d'une face B assez cool aussi: Bubble Gum March est en effet un très bon morceau instrumental hard rock...aussi disponible sur un 45T de Kasenetz-Katz Circus. De l'art de recycler les faces B. Tout cela est intéressant mais ne répond évidemment pas à la grande question: comment les pré-adolescents qui ont entendu ce disque ont réagi ?

Remercions néanmoins le génie d'un youtubeur d'avoir collé les DEUX versions à la suite:  



vendredi 6 janvier 2017

Olivier Bloch-Lainé "Des Mots"


Olivier Bloch-Lainé commence sa carrière à la fin des années soixante auprès de chanteurs transgressifs comme Mouloudji ou Brigitte Fontaine. Il écrit une grande partie de Brigitte Fontaine est folle en 1968, même si tout le monde retient plutôt les arrangements de Jean-Claude Vannier. Il publie un 45 tours arrangé par François De Roubaix sur le label de Mouloudji, sans doute dans les mêmes moments, mais je ne l’ai pas entendu.


Le disque qui m’intéresse ici parait en 1976, alors qu’Olivier a déjà pas mal bourlingué pour d’autres artistes notables, ou du moins pas inintéressants (Pierre Vassiliu, Michel Zacha, Pierre Barouh…). Il est distribué par CBS qui, décidemment, se permettait quelques largesses avec des artistes peu conventionnels qui avaient toutes les promesses de faire un bide (qui se souvient de Lone ou Patrick Beauvarlet ?). Pour être plus précis, il est publié sur Marginal, un sous-label, ou plutôt une collection de chez CBS, qui se décrit comme suit : « la collection Marginal a été créée pour faire connaître différents courants de musiques et de chansons situés "en marge" d'une expression traditionnelle. » Cette ambitieuse série franco-québécoise, qui a perduré à peine une année le temps de huit longs-jeux, propose également un album solo de Claude Engel, le jazz-fusion de West African Cosmos ou encore le troisième disque de Gilbert Montagné (eh oui !).

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos dromadaires. Des mots présente un étrange métissage de variété, de pop, et… de jazz fusion (ne partez pas en courant !). Comme à l’accoutumée pour ce type d’album, le personnel se compose de fins limiers/requins de studios : Claud Engel et Jean-Pierre aux guitares (rien que ça !), Jean Shulteis à la batterie, Georges Rodi aux claviers, etc. Même Gilbert Montagné participe à quelques chœurs (eh oui !). La voix suave d’Olivier s’incorpore à merveille à la délicatesse des compositions (Mercredi). Les arrangements son alambiqués, mais fort heureusement jamais boursouflés, si bien que l’album conserve une grande cohérence, presque comme un concept-album (je me demande même s’il n’a pas été pensé comme tel). D’une certaine manière, la quiétude qui s’en dégage évoque les disques de Daevid Allen de la même période (Good Morning et Now Is The Happiest Time Of Your Life).


Enfin, il faut noter cette pochette très réussie de Folon – un dessin représentant  quatre dromadaires dans le désert sous un soleil aux tons pastels (en référence aux paroles du premier titre qui donne son nom à l’album). Cet écrin poétique correspond tout à fait à la tonalité de cet album plein de douceur, idéal pour réchauffer les cœurs en plein hiver. Il n’a jamais été réédité.

mardi 3 janvier 2017

Bernard Ilous "Ilous"



Bernard Ilous ne sera pas un illustre inconnu pour les lecteurs fidèles de ce blog. Il y a quelques mois, Alexandre évoquait déjà son aventure musicale avec Patrice Decuyper – fugace collaboration qui donna notamment naissance à un album magistral en 1972. Suite à la dissolution du duo, Bernard Ilous récidive en 1974 avec un disque solo. De toute sa carrière de musicien de l’ombre (il écrit et enregistre pour de nombreuses vedettes de la variété, googlez pour voir), celui-ici demeure fort malheureusement le seul signé sous son seul nom. Tout comme le Ilous & Decuyper, il parait chez la remarquable maison d’édition phonographique Flamophone. Avant de toucher deux ou trois mots sur l’album, il me semble judicieux d’évoquer le label (qui mériterait un article à lui seul tant son histoire peu banale s’émaille de pépites).


Flamophone est fondé à la toute fin des années soixante par Claude Puterflam, chanteur du SystèmeCrapoutchik, une formation pop exemplaire qui n’obtint malheureusement jamais le succès mérité. Maison modeste mais sincère, le principal fait d’arme de Flamophone réside dans la création d’une ambitieuse hybridation de la variété française et de la pop anglo-saxonne. Par cela, j’entends une musique francophone – forcément – et possiblement grand public, traduisant à sa manière l’univers psychédélique ou progressif de nos voisins d’Outre-Manche (au-delà du style vestimentaire, là où bloquait la plupart des idoles franchouillardes des seventies).  Dans un monde juste, ses productions soignées et au goût sûr auraient dû servir de mètre étalon dans le paysage musical hexagonal… Bien entendu, son catalogue n’est pas exempt de quelques belles branquignoleries, les 45 tours solo de Claude Puterflam en tête (mais également Confidence Pour Confidence de Jean Schultheis !). Celles-ci permirent, sans doute, de faire perdurer la société durant les années de vache maigre. Chez Flamophone, se croisent des têtes bien connues dans le monde des requins de studios (dans le sens noble du terme) : Bernard Ilous donc, mais également Jean-Pierre Alercen, Bernard Lubat, Christian Padovan… Pour ne citer que quelques noms qui concernent l’objet de ce papier. Pas des manches, en somme.

En 1974 donc, Bernard Ilous offre un exemple brillant des merveilles qui pouvaient aboutir du travail de Flamophone. Si le songwriting évoque à certains moments Michel Polnareff (Chanson chagrin) ou Michel Berger (Les yeux ouverts), la première qualité de l’album réside dans sa force introspective. Bernard Ilous nous fait pénétrer dans son univers embrumé, parfois inquiétant mais jamais pour longtemps. Sa pop douce et aérienne (voire gentiment cosmique, sans être pompeuse) plonge l’auditeur attentif dans un étrange sentiment de sérénité, de torpeur presque. La seconde qualité du disque se trouve dans les arrangements audacieux, presque « expérimentaux » par moments (toutes proportions gardées). Ce travail d’orfèvre s’illustre en particulier sur l’instrumental du disque (Rondeau). Il n’obtint qu’un succès commercial très limité et n’a, à ce jour, contrairement à l’album avec Decuyper, jamais connu de réédition. Bernard Ilous publia également une poignée de 45 tours durant la première moitié des années soixante-dix, mais je ne les connais pas.

samedi 31 décembre 2016

Jef Gilson "Christ Nous Venons à Toi"

En février dernier nous évoquions l'Abbé Noël Colombier auteur d'un mémorable jerk catholique bien connu des collectionneurs: Jette La Pierre. Aujourd'hui, en ce dernier jour de l'an 2016, découvrons un autre trésor du patrimoine catholique dans la musique populaire: Christ Nous Venons à Toi de Jef Gilson. Le disque est paru chez Pastorale et Musique dans la collection Louez Dieu, un label spécialisé dans la musique religieuse, la date de sortie est plutôt difficile à définir, l'année annoncée par discogs me semblant fantaisiste (1970). Pour ma part je pencherai pour la première moitié des années 60 compte tenu du son et du style de l'enregistrement, à noter que les disques de la collection qui l'encadrent (les volumes 3 et 5) sont de 1963, une date me semblant plus plausible à bien des égards.

La question de la date n'est pas anodine, en effet, la Jesus Music se développe à la fin des années soixante aux États Unis quand des hippies reborn se mettent à jouer la musique qu'ils écoutaient précédemment en louant Dieu. L'idée de marier musique populaire séculière et textes religieux pourrait donc être apparue en France avant. Elle se développe aussi en Angleterre avec l'explosion beat donnant lieu à de nombreux groupes chrétiens jouant dans le style des Beatles, parmi lesquels le plus connu étant peut-être les Joystrings au service de l'Armée du Salut... En France il existe ainsi des disques assez similaires dont un certain nombre aurait presque un son et un style garage, cependant la majorité de la production est plus orientée vers le jazz comme en témoigne Christ Nous Venons à Toi.

Le 45 Tours convie quelques figures bien connues de la musique catholique française des années 60 et 70 parmi lesquels Guy de Fatto (ici auteur des texte, musicien de jazz), l'aumônier des artistes et la chanteuse Christiane Oriol, invitée régulière des productions religieuses. Cependant le reste du casting réserve quelques surprises fort intéressantes. Il y a bien sûr Jef Gilson qui dirige la formation: un musicien de jazz émérite, qui s'il a toujours été un peu à la marge du milieu français, n'en constitue pas moins l'une des figures les plus libres et étonnantes. Ce dernier peut compter sur un ensemble de musiciens de très bonne tenue.  Jean Schulteis est à la batterie, dans les années 70 et 80, l'intéressé est un musicien très demandé (Johnny, Michel Berger, Michel Jonasz, Julien Leclerc...) , parmi mes contributions préférées du batteur je suis obligé de citer la reprise délirante de wild thing par Sublime De Luxe qu'il a produite avec Claude Putteflam pour Flamophone (Système Crapoutchik, Ilous et Decuyper). Jacky Bamboo aux percussions fut lui membre de l'orchestre de Jacques Hélian. Nous trouvons Guy Pedersen à la basse, musicien d'illustration sonore mais aussi dans de nombreuses formations de jazz, nous l'avions déjà croisé ici puisqu'il participa à l'aventure Henry Cording. À la guitare, Pierre Cullaz, autre musicien de jazz, présent notamment sur l'excellent disque Riviera Sound N1 de Big Jullien and His All Star. Enfin terminons ce tour par le fabuleux organiste Eddy Louiss, ancien membre des Double Six et certainement un de mes musiciens préférés à cet instrument en France. Je vous reparlerais de lui certainement un jour !

Si les 4 morceaux de l'EP ne sont pas tous fantastiques, deux s'en dégagent nettement. J'irai vers le Seigneur est un sympathique morceau groovy avec une légère influence latine. La pièce de choix est pourtant Christ Nous Venons à Toi où les musiciens sont particulièrement bons, notamment Eddy Louiss absolument irrésistible à l'orgue, il emballe le morceau d'une grâce folle. Bien sûr l'ambiance religieuse pourra en freiner certains mais écoutez la musique: vous n'entendez pas les échos de Jimmy Smith qui soufflent le long de ces 2 minutes et 17 secondes ? absolument superbe !

vendredi 30 décembre 2016

Mary Jane Girls "All Night Long"

Jeudi en petite forme, envie de se lâcher sur Discogs et d'acheter Night Over Egypt des Jones Girls, un disque que je cherche de longue date... Il était évoqué ici il y a neuf ans. Il est un peu cher donc je me tâte toujours à le prendre mais il me fait repenser à un autre morceau que j'adore et heureusement bien plus facile à dégoter: All Night Long des Mary Jane Girls

Cette association d'idées dépasse bien entendu la légère ressemblance des noms des deux formations: elles participent du même esprit soyeux et voluptueux. La présence d'un délicat Rhodes (piano électrique) enveloppe le groove d'un certain raffinement plaçant les chansons quelque part entre post-disco, soul, funk et jazz. Autre point commun intéressant: les chansons sont publiées par deux maisons de disques mythiques légèrement sur le déclin. La Motown comme P.I.R. (Philadelphia International Records) ont en effet de nombreuses similarités: une approche comparable de la division du travail entre interprètes, musiciens de studios, compositeurs, arrangeurs et producteurs. Gamble et Huff me semblent cependant moins portés sur le Taylorisme que leur collègue Berry Gordy, pour le bien de tout le monde. Néanmoins; les faits sont là: les labels ont un son unique et très reconnaissable. Ce fut leur gloire mais aussi probablement leur perte quand leurs arrangements se démodèrent...Pour la Motown, les artistes prirent le pouvoir rendant caduque la vision de Gordy  (qu'il arriva à maintenir pendant quelques temps avec les Jackson Five), tandis que pour PIR, le disco pompa sans vergogne le son chatoyant développé dans les studios Sigmas. Bref, dans les années 80, les deux labels se cherchent un nouveau son sans trahir l'héritage et d'une certaine façon les Mary Jane Girls comme les Jones Girls traduisent de ce positionnement. 

Coté historique: la séparation des rôles entre interprètes et création musicale: Night Over Egypt est composé et produit par une des meilleures équipes de la fin des 70s de Philadelphie (Cynthia Biggs et Dexter Wansel), tandis qu' All Night Long est une création de Rick James, nouveau petit prodige Motown, auteur du classique Superfreak, elles étaient d'ailleurs ses choristes à ce moment là. Évolution notable: les chansons s'éloignent des standards habituels des labels pour mieux en retrouver l'esprit. Moins d'arrangements chargés et denses, mise en avant d'instruments plus modernes (synthétiseur ou boîte à rythmes) mais sans céder à la tentation de l'user trop frontalement. Les chansons évoquent ainsi d'avantage Patrice Rushen que les Supremes ou Three Degrees... 

Paru en 1983, All Night Long fut un grand succès, le grand classique des Mary Jane Girls. Rick James s'éloigne de son style funk très rock (youtube) pour confectionner aux 4 chanteuses (Candice Ghant, Joanne McDuffie, Cheri Wells & Kimberly Wuletich) un midtempo langoureux et sensuel. La boite à rythmes programmée sur une Oberheim DMX (comme Blue Monday de New Order et de nombreux autres tubes) rigide contraste avec la ligne de basse simple mais très organique, totalement pompée sur Risin' To The Top de Keni Burke...La prestation vocale passionnée des 4 choristes contribuent à donner toute l'ampleur à ce fantastique morceau, indéniablement un des derniers grands 45 tours publiés par la Motown, bien plus élégant et distingué que les errances de Lionel Ritchie contemporaines.


jeudi 29 décembre 2016

Pierre Barouh "Samba Saravah"

Il se murmure un peu partout que 2016 fut particulièrement meurtrière pour les musiciens et artistes à moins que ce soit un effet de loupe des réseaux sociaux, toujours prompt à affirmer leur deuil, une fois l'affreuse nouvelle tombée. Peut-on être sincèrement désolé du décès d'une personne que l'on connait qu'à travers son œuvre ? J'aurais malgré tout tendance à penser que oui... La musique, le cinéma, la peinture accompagnent notre vie, ses bons moments, parfois aussi ses mauvais. Ces artistes se glissent ainsi dans les interstices de nos existences précaires. Pourtant, j'éprouve souvent un sentiment de trop-plein et de surenchère du deuil, mais je suis aussi le premier à m'y jeter quand quelqu'un que j'admire sincèrement décède, quand bien même ma connaissance de son œuvre est parfois assez superficielle. 

La mort est partie intégrante de l'existence, les artistes des années cinquante et soixante commencent à approcher de l'âge où le décès est dans l'ordre des choses, ainsi 2016 ne sera peut-être qu'un commencement pour ce qui est de la musique pop et du rock dont de nombreuses figures font parti de notre patrimoine depuis de nombreuses décennies... Imaginez vous: Revolver a cinquante ans, le Punk en a quarante. Il faut se faire à l'idée que les gens qui ont joué sur certains de nos disques préférés ont maintenant 70 ans, voir plus... Mercredi 28 décembre décédait Pierre Barouh à l'âge de 82 ans, une durée plus que respectable, pas de sentiments d'injustice ici comme nous pourrions en ressentir pour les biens plus jeunes Prince ou George Michael. Il y a cependant toujours ce petit pincement au cœur: il ne pourra plus témoigner sur les choses incroyables qu'il a contribué à faire: un pan de la mémoire de la musique française populaire qui s'évapore dans les limbes. Je connais l’œuvre de Pierre Barouh assez peu finalement, mais je croise si souvent son nom dans mes recherches musicales qu'il m'apparaissait important d'en parler un peu ici.

Il y a cette BO d'Un Homme et une Femme qui traîne chez moi depuis de nombreuses années. Achetée dans un Boulinier, j'ai eu envie de la réécouter en juillet dernier en préparer une de mes émissions pour Radio Campus (celle du 19 juillet 2016). Le disque tourne, Samba Saravah démarre, il se passe ces petits miracles quand une chanson colle parfaitement à votre état d'esprit du moment, une connexion intime et profonde. Reprise de Vinicius de Moraes et Baden Powell, Pierre Barouh s'éloigne du texte originale pour mieux rendre hommage à cette bossa nova qu'il adore et qu'il contribue à faire connaître en France. Les paroles sincères et profondes expriment ainsi parfaitement l'amour de Barouh pour la musique brésilienne. Cette affection, il la prolongea aussi dans l'aventure Saravah, un des labels indépendants français les plus importants des 70s au coté de BYG par exemple. Le catalogue de Saravah est une des autres raisons qui me pousse aujourd'hui à vous évoquer Pierre Barouh: le Trio Camara (qui accompagne les Masques) y croise Nicolle Croisille (des Masques justement), Brigitte Fontaine, Areski ou encore le groupe progressif Catharsis... Un label à l'image de son créateur: passeur de musique, ouvert, libre, sans œillères et profondément amoureux de la musique.

Si je n'avais pas retenu Samba Saravah en juillet pour des questions de logique, la chanson était restée dans un coin de ma tête, toujours présente. Elle m'est très récemment revenue en préparant le projet de sélection pour La Souterraine, celui que j'évoquais en votre compagnie dimanche à propos de Françoise Hardy. Un hasard certes, mais troublant, j'espère en tout cas que d'autre gens continueront de découvrir la chanson et à leur tour auront envie de devenir des passeurs de musique comme l'était Pierre Barouh.

mardi 27 décembre 2016

D-Train "You're the one for me"

Si le blog est un peu plus porté sur la musique rock, la musique soul (sous toutes ses formes) y a été régulièrement présente depuis les débuts. L'une d'entre elles mérite que l'on s'y arrête en cette fin d'année 2016: le Post-Disco. Le terme évoque une forme de télescopage entre Post-Punk et Disco: il n'en est rien, le post est ici à entendre littéralement comme dans Post-Punk à savoir ce qui vient après. Le Post-Disco est ainsi un terme assez fourre-tout qualifiant la dance-music 80s issu du R&B, de la Soul, du Disco et du Funk... 

La soul dans les années soixante dix connaît de nombreuses évolutions. Elle est marquée par l’émancipation de figures très importantes comme Stevie Wonder, Marvin Gaye ou Curtis Mayfield. Le funk de James Brown développe en parallèle un discours militant affirmant la fierté noire (I'm Black and I'm Proud). Philadelphie n'emprunte pas la même voie: elle s'intéresse au son créant une soul luxuriante et très arrangée, héritière de la Motown. Le disco puise particulièrement dans cette dernière orientation y ajoutant une sensibilité plus prononcée pour la danse, peut-être issue du funk, et en la rendant encore plus pop et donc acceptable pour le public blanc. Le succès est massif mais ne dure que quelques années, le retour de boomerang est très douloureux. Le disco suit en quelque sorte un parcours comparable au punk contemporain avec toutefois une ampleur plus grande encore (le punk ne devient pas mainstream aux USA contrairement au disco)... Les deux styles disparaissent avant même que les années 80 mais marquent la production musicale dans son approche. Le disco contribue à installer la figure du DJ:  ces derniers testent les nouveautés que leurs apportent les labels dans un nouveau format créer à leur intention: le Maxi 45 Tours. Ce support permet de créer des édits destinés au dancefloor plus qu'à l'écoute domestique avec une qualité de son supérieur à celle d'un 33 tours. Le format est par la suite repris par l'ensemble de l'industrie mais reste avant tout le support de choix de la Dance Music. Ainsi de la House en passant par la Techno ou le Hip Hop, le Maxi 12 pouces sera, jusqu'au tournant des années 2000, la dimension reine. 

Le Post-Disco intervient donc après l'expérience malheureuse disco: les producteurs se tournent vers un son plus underground et embrassent les nouvelles technologies disponibles. Les arrangements grandioses orchestrales de la Philly sont peu à peu remplacé par un son plus synthétique issu des premiers polyphoniques aux prix accessibles.  Le marché est plus petit et éclaté dans de nombreuses niches, les majors ayant déserté la place, les indépendants se taillent la part du lion avec notamment des labels comme Prelude. Protégée des prédateurs, la dance music développe ainsi un son unique et multiple. Le Post-Disco recouvre ainsi nombre de styles depuis le P-Funk de George Clinton, jusqu'à l'Italo-Disco en passant par le Boogie et bien sûr le renouveau du Funk dans une version très différente de la décennie précédente. Ces années de recherches et de créations ouvre largement la voie à la House de Chicago, le reste est histoire...

Pour toutes les raisons évoquées au dessus il n'est guère aisé de définir un son post-disco, cependant notons quelques traits saillants: des orchestrations moins acoustiques et plus électroniques, des tempo plus lents, une approche plus underground et moins pop, un retour aux racines de la musique noire sans perdre de vue la notion de dancefloor... D-Train est très représentatif de cette approche, notamment sur le sublime classique You're The One For Me. James D Train Williams s'y impose comme un grand chanteur de soul: sa prestation vocale fantastique y est poignante et intense. La production de Hubert Eaves III n'est pas en reste: basse funky au prophet 5 de Sequential Circuits, accords de piano disposée avec parcimonie, pêches de cuivres analogiques futuristes, groove mécanique et robuste. You're The One For Me synthétise ainsi 30 ans de musique noire et annonce du même coup une partie des 20 suivantes.

dimanche 25 décembre 2016

Françoise Hardy "Le Martien"

Nous n'avions jamais dédié d'article à Françoise Hardy une des plus grandes artistes française de pop. Dès le début des années soixante elle écrit (ou co-écrit) nombre des chansons qu'elle interprète, phénomène rare à une époque où en France (comme ailleurs) il existe une division entre les équipes de compositions et les chanteurs. La figure du singer-songwritter est en effet encore naissante à ce moment là, se développant surtout dans la fin de la décennie et le début de la suivante (Carole King, Nick Drake, Neil Young, Leonard Cohen, Jackson Browne etc.). Je dois admettre que je connais mal la carrière de l'intéressée et je n'ai pas encore osé m'y frotter de près... 

Deux éléments récents pourraient me faire basculer et me plonger à corps perdu dans la riche discographie de la plus élégante et classe des chanteuses française: la proposition de concevoir une playlist autour de la bossa-nova française et avoir trouvé en faisant mes courses de Noël le 45 tours dont je vais vous parler aujourd'hui. Il était en effet question de proposer à Laurent Bajon de La Souterraine une sélection de morceaux francophones autour de la bossa-nova et du jazz, ainsi avais-je envisagé le fabuleux Il Faut Tenir des Masques (youtube), une rareté que je n'ai pas l'honneur de posséder en vinyle ou encore un morceau extrait du premier album des Double-Six de Mimi Perrin (que j'avais d'ailleurs découvert en creusant le parcours des musiciens qui composent Les Masques). Ce travail fut l'occasion de découvrir de nouveaux morceaux et notamment Histoire d'O de Françoise Hardy... Chanson que l'on trouve en face B du 45 Tours et que je n'avais pas retenue dans ma liste (surtout car essentiellement instrumental et sans texte). Voyant le 7 pouces au mur d'un de mes disquaires parisiens favoris (Plus de Bruit pour ne pas le citer), j'ai quand même pris soin de l'écouter... Bonne pioche, je suis reparti avec !  

Chanson d'O est en réalité excellente même si je préfère encore d'avantage...Le Martien chanson d'une grâce incroyable. L'orchestration est sobre et dépouillée: guitare acoustique magnifique, une voix en arrière plan soufflant au gré des accords, quelques notes de flute et bien sûr la voix pure et cristalline d'Hardy tout en retenu et délicatesse. La prise de son de Bernard Estardy (collaborateur de longue date de Nino Ferrer et auteur du classique prog La Formule du Baron) est impeccable: le son est vivant, présent, charnu voir charnel... Le Martien oscille ainsi entre la bossa nova brésilienne et le folk dépouillé de Nick Drake. Peut-être est-ce du à la principale compositrice du morceau et collaboratrice d'Hardy sur l'ensemble de La Question (les deux morceaux du 45T en sont extraits): Tuca. Cette musicienne brésilienne enregistre en effet deux albums dans son pays d'origine avant de fuir la dictature comme de nombreux autres musiciens, la plupart s'installant en Angleterre ou en France... Elle publie quelques disques en France mais sans succès, son troisième album est enregistré au célèbre studio du château d'Hérouville quand elle repart finalement au Brésil où l'album est édite. Tuca co-signe la plupart des morceaux de La Question, son jeu de guitare subtile illumine les deux chansons de ce 45 tours, petite merveille de pop franco-brésilienne.

mardi 20 décembre 2016

Michèle et ses Wouaps "Dam-Dam"

L'explosion des Beatles ne doit pas nous faire négliger la musique produite avant. Il y a bien sûr le Rock & Roll, bande son de la jeunesse d'après guerre, musique de la révolte et l'affirmation d'une classe d'âge, mais nous pourrions aussi évoquer le doo-wop, une musique chantée par des ensembles vocaux noirs ou blancs (souvent d'origine italienne) américains dont les harmonies soignées résonnaient à travers les jukebox... 

En France, le démarrage du rock fut plutôt lent et laborieux mais au début des années soixante nous fûmes convertis au twist et yéyés. La plupart des productions locales furent calquées sur les tubes internationaux traduits, pourtant certaines versions nationales ont un charme unique qui les rendent parfois tout aussi agréables voir convaincantes que leurs homologues. Plus rare furent les créations originales, l'unique 45 Tours de Michèle et Ses Wouaps paru en 1963, est ainsi composé de 4 chansons inédites signées par ce qui semblent être des membres du groupe: Michèle Savey (chant), Gérard Gosselin (clarinette ?) et Robert Teller (guitare solo). Le 7 pouces est globalement agréable: jour de lumière est certainement le morceau que j'aime le moins (un peu trop fleur bleu), les deux titres de la face B sont charmants, en particulier le réussi wouap wouap. Un titre se dégage particulièrement des autres: la superbe Dam Dam. Elle est très bien interprétée: voix maîtrisée et touchante, chœurs doo-wop très réussis, la guitare solo a ce son twangy si cool, un peu sauvage et clinquant... J'adore également la composition: le texte est innocent et typique de l'époque, l'arrangement simple mais très efficace met parfaitement en valeur des mélodies au romantisme échevelé. Honnêtement j'ai envisagé que Dam Dam puisse être une reprise tant le morceau est accrocheur, pourtant tout laisse à penser que c'est une création monégasque ! Le tempo modéré est particulièrement propice à la danse, peut-être faudra-t-il juste penser à ne pas forcer trop sur la caféine et autres substances énergisantes pour pleinement en profiter.

Le groupe, n'a sorti que ce disque ainsi qu'un titre (wouap wouap dans une version différente? à vérifier...) sur une compilation 4 titres découverte "RMC" du label Président partagés avec d'autres formations du cru dont les Milord's (premier groupe de Massiera) et les Gardians (avec deux futurs Eden Rose et un futur Triangle !), dommage, heureusement l'Hexagone a moult morceaux charmants à nous offrir.


mardi 13 décembre 2016

Tommy James & The Shondells "Ginger Bread Man"

J'écoute du rock 60s depuis une dizaine d'année maintenant, ce blog en témoigne d'ailleurs. J'ai parfois l'impression que ma tranche d'âge fut la dernière à être très sensibilisée à cette époque: de nos jours, les Nuggets conservent-elles le pouvoir évocateurs qu'elles avaient sur nous quand nous avions une petite vingtaine d'années ? Le profil des collectionneurs 60s semble ainsi inexorablement vieillir au même rythme que les années passent...Les plus jeunes se rapprochent de la trentaine, les plus expérimentés autour du double. Il y a-t-il encore des gamins qui ont envie de prendre une guitare après avoir écouté Psychotic Reaction ou You're Gonna Miss Me ? Je n'en suis pas si sûr; pourtant l'influence du garage est toujours relativement présente en 2016, les Mystic Braves font le plein d'un Point FMR il y a quelques jours encore, s'abreuvant à la fontaine magique de la glorieuse décennie. Je dois me rendre à l'évidence, le cool de maintenant diffère probablement de celui d'il y a une douzaine d'années et je dois être proche du hors-jeu

Les années soixante ont pour moi un coté rassurant: je m'y sens toujours bien. Elles sont une valeur sûre à laquelle je reviens régulièrement, ponctuellement, comme lorsque l'on revoit ce vieil ami d'école et que les réflexes reviennent automatiquement sans forcer ni presser. Elles sont à n'en pas douter une décennie dorée: les groupes majeurs de cette époque restent des références importantes dans l'inconscient collectif (Stones, Beatles, Dylan, Hendrix...). Elles ont peut-être été tant fouillées par les diggers les plus obsessionnels qu'elles en ont perdu de leur magie et de leur caractère mystérieux, elles ont peut-être aussi été trop défendues à une certaine époque perdant alors leur caractère de révolte. Et pourtant... Comment en faire le tour ? Je n'y parviens pas même si heureusement le menu de mes écoutes comportent bien d'autres choses. Je continue de tomber sur des bons singles, parfois des choses un peu anodines mais qui immédiatement me séduisent par leur son, l'attitude qu'elles dégagent. Prenons par exemple ce simple de Tommy James and the Shondells, un groupe bubblegum vaguement garage auteur de quelques tubes mémorables (Mony Mony, Crimson and Clover, Hanky Panky, I Think We're Alone...). En A, il y a un honnête pastiche de Mony Mony appelé Do Something To Me , en retournant le disque nous tombons sur un très réussi Ginger Bread Man , il condense une partie de ce qui m'attire tant dans cette époque: énergie, morgue mais avec une certaine innocence... et me voilà retombé dans l'affreux piège tendu par le rock 60s.

samedi 3 décembre 2016

Pierre Vassiliu "Film"

Dans le panthéon des hits novelty français mémorables figurent certainement Qui c'est celui-là ? de Pierre Vassiliu. Pourtant, au delà de l'humour qui irrigue le fameux tube de 1973 et du look gaulois évoquant celui de David Crosby, le chanteur mérite que l'on s'attarde un peu sur ce disque...

Qui c'est celui là? est une reprise d'un classique brésilien: Partido Alto de Chico Buarque. Il ne s'agit pas de l'unique reprise d'une chanson sérieuse auriverde devenu tube rigolo en France. 4 ans plus tôt, un autre musicien au parcours solide, Marcel Zanini, surprend la France avec Tu veux ou Tu Veux Pas. Les deux chansons ont d'évidentes similitudes et eurent des conséquences proches pour leurs interprètes: pas mal de pépètes mais l'impossibilité de faire oublier le hit décalé. L'intérêt pour la musique brésilienne de Vassiliu n'avait pourtant rien d'un coup: sa sœur Annie, également chanteuse, après avoir été de l'aventure Double Six, participe aux Masques en 1969,  Pierre y vient pousser la chansonnette sur l'excellente Invitation. Néanmoins, Qui c'est celui là?, malgré sa couleur bossa chatoyante, n'aurait pas autant capté l'imaginaire de l'époque sans son excellent texte (signée de Marie, sa femme à l'époque) évoquant la figure classique de l'outsider qui choque le bourgeois mais choppe sa fille (ou sa femme).   

La face B Film mérite peut-être encore plus votre attention. Composition originale signée Marie Vassiliu et mise en musique par l'émérite Claude Engel (ex-Magma), le titre s'étire sur plus de cinq minutes. La chanson narre les errances d'un narrateur à la recherche de sensualité bon marché dans les rues de Paris la nuit...Un thème que nous retrouvons quelques années plus tard dans le tube Chacun Fait Ce qui Lui plaît de Chagrin d'Amour. Autre détail intrigant: Pierre Vassiliu et Gregory Ken (de 10 ans le benjamin du moustachu) adoptent tous les deux un chant proche du parlé, talk-over pour le premier et une forme de rap pour le second. Au delà des anecdotes, Film synthétise son époque, formant ainsi une pastille temporelle des années 70: depuis la marque de cigarettes jusqu'aux références au contexte historique. La chanson pourrait facilement sombrer dans le glauque, il n'en n'est rien; une sorte d’onirisme et de beauté s'en dégagent, parfaitement habillés par une musique répétitive et lancinante au climat vaporeux et trouble...

jeudi 1 décembre 2016

The Troggs "Strange Movies"

Le premier et unique article sur les Troggs sur ce blog remonte déjà à plus de sept ans. Un récent achat aux puces d'un 45 tours seventies était une occasion inespérée d'en dire un peu plus sur cet excellent et (relativement) méconnu groupe.

Quand on pense à la british invasion le groupe d'Andover dans le Hampshire n'est probablement pas le premier qui vienne à l'esprit. Les Troggs n'ont ni la grâce des Beatles, l'élégance des Kinks, l'énergie des Who, la fougue des Yardbirds ou l'arrogance des Stones... Pourtant ils ont aussi leur truc bien à eux, celui qui leur assurera toujours une petite place spéciale dans le cœur des rockeurs et en particulier les plus bruyants d'entre eux: ils sont terriblement sauvages. Ni raffinés ni délicats, les Troggs excellent dans l'art d'évoquer sans équivoque le sexe. Leur tempi intermédiaires, les batteries martelées aux toms, les guitares lourdes et poisseuses, les sous entendus de Reg Presley contribuent ainsi à créer un climat particulièrement pénétrant et suintant... 

Quand ils arrivent en 1966, ils sont déjà en retard... ou en avance ! Les Beatles révolutionnent la pop avec Revolver, le Summer of Love se profile et voilà une armée de costauds un peu rustre endimanchés dans leur costume rayé faire des odes sexuelles à peine codées (Wild Thing etc.). Le son est cependant unique, pesant, puissant, comme un tracteur labourant inlassablement la même terre... On qualifie ainsi souvent I Want You de morceau proto-hard rock, cela n'a rien d'une vue de l'esprit, les accords lourds et puissants du groupe britannique évoquent sans peine les forges de l'enfer à venir quelques années plus tard... Il y a aussi une autre descendance: le punk rock. Des Cramps, Stooges ou MC5 en passant par les Dirtbombs, ils doivent tous un petit quelque chose à ces mecs venus d'une ville de 50 000 habitants ! 

Les Troggs sont fantastiques car ils ont su rester fidèles à leur son, bien sûr ils ont fait quelques tubes un peu plus faciles cédant aux fleurs dans les cheveux, mais l'appel du bas ventre ne les a jamais quitté et ils ont su commettre quelques belles giclées de garage salace dans les seventies. Il est ainsi étonnant de les voir persévérer jusque dans les années 80 sans réellement s'être arrêté. S'ils ne sortent pas d'albums entre 1970 et 1975, le groupe commet quelques forfaits de grande envergure (quoi que d'impact fort limité dans les chats) en simple. Deux d'entre eux au moins retiennent l'attention, démontrant que les Troggs restent les Troggs et ne soucient guère de l'air du temps, prenant leurs aise avec le glam y injectant une attitude punk presque unique ! On citera ainsi par exemple la géniale Strange Movies morceau glam scabreux aux inflexions Sweetiennes (le synthé bien pouet-pouet sorti d'un disque de Chicory Tip!) mais avec la morgue unique de Reg Presley. Pour ne rien gâcher, la face B I'm on Fire est plutôt bien branlée également.


mardi 29 novembre 2016

Soft Candy "Bixarre Luv Pyramids / Song for Ellie Mae"

HoZac est à n'en pas douter, l'un des labels dont je possède le plus de disques. Ils ne sont pas tous fantastiques mais ont tous néanmoins du charme, oscillant entre le plaisant des artisans et l'époustouflant des artistes. La structure de Chicago a toujours su garder un cap et rester fidèle à un certain esprit punk sans non plus le caricaturer ou trop chercher à y coller à la culotte. Je les aime pour ça: les années passent et je me retrouve toujours à succomber à un groupe qu'ils me font découvrir. Le label fut a une certaine époque pourvoyeur de noms désormais bien connus de l'underground américain et même mondial: The Limiñanas (le premier label à avoir sorti quelque chose du duo français!), Smith Westerns, Jacuzzi Boys ou encore les Dum Dum Girls... Aujourd'hui peut-être un peu moins pillé par la concurrence, les noms ne sont plus aussi célèbres mais conservent le sceau de qualité de l'organisation de l'Illinois. C'est notamment le cas d'une des dernières sorties en 7 pouces du label: Soft Candy.

Comme de nombreuses autres formations estampillées HoZac, le groupe est de Chicago, la face A Bixarre Luv Pyramids évoque d'ailleurs une autre spécialité locale: les fantastiques People's Temple dont on est sans nouvelle depuis 2014 malgré 4 albums très solides (dont deux chroniqués sur le site ici et !). En effet, le garage psychédélique de ce premier morceau capte ce que nous aimions tant chez People's Temple: le sens de cette musique sans pour autant être trop déférent et obséquieux. Les guitares sonnent comme sur un vieux disques des Byrds mais le bruit de fond crade d'un enregistreur cassette boueux évoquent des productions plus récentes. Soft Candy emballe le tout avec une hargne et une classe folle: Bixarre Luve Pyramids est un super morceau, de ceux qui ravivent votre flamme pour les saintes écritures Nuggets. Le groupe aurait pu se contenter de balancer une face B torchée en deux deux, ils ne l'ont pas fait et remercions les ! Song For Ellie Mae aurait pu être composé par un autre groupe. Certes nous y retrouvons cette couleur particulière des guitares un peu aigrelette et le souffle d'une cassette réenregistrée plusieurs fois mais pourtant Soft Candy s'y fait beaucoup plus délicat et pop. Ce n'est plus le souffle d'Unrelated Segments qui courre mais les mélodies soyeuses de la pop 70s, celles d'un Emitt Rhodes par exemple. Ainsi en deux titres Soft Candy (dont c'est la première sortie vinyle après deux cassettes autoproduites) nous fait une bien jolie impression que l'on espère se confirmer prochainement sur un LP... chez HoZac ?


dimanche 27 novembre 2016

The Sticks "No Sustain EP"

The Sticks est un trio post-punk de Brighton en activité depuis presque une décennie (première sortie en 2007!). Ils ont ainsi publié un premier album en 2009 sur le label anglais Upset! The Rhythm, je ne pense pas avoir évoqué ici ce label mais nous y croisons quelques excellentes formations anglo-saxonnes parmi lesquelles Halo Halo ou encore Sauna Youth... Ils ont aussi édité quelques groupes US intéressants parmi lesquels Spray Paint (pour un single) ou encore l'espoir d'Oakland The World dont on devrait réentendre parler prochainement. Je les découvre pour ma part avec cette sortie (à moins que je n'ai acheté leur précédent 7 pouces chez UTR ? mais j'en doute un peu...).

Après 4 années de silence, les anglais reviennent sur une autre excellente structure: Market Square. Ce label, géré par le musicien Paul Messis, sort généralement d'excellents 45 tours garage avec une touche jangly. On compte ainsi parmi les sorties du label The Young Sinclairs, The Ar-Kaics, Talbot Adams ou encore des groupes du boss lui même (The Market Squares). L'un de ses projets démontre cependant la volonté du label de sortir du stricte carcan garage revival dans lequel nous aurions pu l'y glisser au coté de 13 o'clock ou encore State (probablement le meilleur label actuel dans le genre). Ainsi les Suburban Homes, qui jouissent d'une certaine réputation dans les cercles punk (leur mini album chez Total Punk est parti en quelques jours !), voient Paul Messis devenir un apôtre d'un punk DIY évoquant les TVP par exemple.

The Sticks entretiennent une certaine parenté avec le dernier projet de Messis: moins violent et virulent le trio tire pourtant son essence d'une période proche temporellement comme géographiquement: le post-punk britannique angulaire de la fin des années 70 avec la fameuse touche DIY. En 4 morceaux, le No Sustain EP nous plonge dans les méandre de guitares bancales et légèrement dissonantes, de rythmiques joviales et discoïdes et d'une bonne dose d'amertume stout épaisse comme un fog plongeant Londres dans une purée de petit pois grisâtre. 

Deux morceaux se dégagent particulièrement des quatre et sonnent comme des petits classiques du genre: No Sustain et Air Atlantis. La première est énergique et vibrante, elle dissone mais garde un pouvoir de séduction évident, elle m'évoque sans que ce soit d'une folle évidence l'inoubliable 2 pints of lager and a packet of crisps please des éphémère Splodgenessabounds. Air Atlantis martèle quant à elle un rythme binaire portée par une basse rebondissant sur les parois d'un château gonflable. Dans sa volonté de tordre le disco elle rejoint ainsi le malicieux projet discordo des géniaux Diagram Brothers, une référence peut-être plus flatteuse et proche de la réalité que le tube novelty évoqué précédemment. The Sticks démontrent en tout cas à travers cet EP la pertinence de leur musique, un excellent 45 tours et une de mes sorties préférées de l'année dans ce support de plus en plus rare malheureusement.