mardi 31 juillet 2012

Les Compilations #02: Nuggets, Original Artyfacts from the First Psychedelic Era (1972)

Qui aurait cru qu'une compilation sortie chez Elektra en 1972 aurait encore un tel impact 40 ans plus tard, au point d'amener des jeunes (nés il y a une vingtaine d'année, c'est à dire bien après la sortie de ce disque) à prendre des guitares, former des groupes, organiser des concerts ou sortir des disques. Pas sûr que son créateur Lenny Kaye * aidé de Jac Holzman (patron du label) y ont songé sur le moment, eux qui ont cherché à mettre ce bon morceau sur chaque album et mettre ensemble les chansons [qu'il aimait]**.

1972: Ziggy Stardust de Bowie, le premier Roxy Music, Close to the Edge de Yes, Thick as Brick de Jethro Tull, Harvest de Neil Young ou encore Exile on Main St des Stones... ET la Nuggets, un OVNI qui derrière la couverture très psychédélique signée Abe Gurvin cache une salve de 27 morceaux sixties répartis sur deux 33 tours. Ces chansons ont parfois été des demi-tubes (six d'entre elles ont été dans le Top 20 singles américain) mais quand sort la compilation elles étaient oubliées de tous ou presque (pas de Greg Shaw, Sid Griffin ou Robin Wills), loin des yeux loin du cœur... Il faut dire que Lenny et Jac ne se sont pas facilités la tâche en sélectionnant des groupes one-hit-wonder et parfois même no-hit-wonder, ces dizaines et dizaines de formations qui ont parfois touché la lumière du bout des doigts mais sont très vites repartis dans l'obscurité quand les Who ou les Doors trustaient le haut de l'affiche des festivals .  


Si l'idée de compiler des groupes inconnus et déjà séparés n'était pas totalement nouvelle en 1972 *3, elle restait exceptionnelle. Le marché des rééditions était alors à ses balbutiements *4, à l'inverse d'aujourd'hui où le passé prend peu à peu le pas sur le présent.
1972 donc, une année zéro , ou un, deux, trois... mais on est au début du truc, et il est presque inconcevable commercialement d'envisager une compilation de vieux morceaux de garage *5 en pleine vague Glam, Hard Rock et autres Prog, un anachronisme. La Nuggets va jouer un rôle essentiel dans la définition du concept de garage même si aujourd'hui on peut toujours s'interroger sur la façon la plus pertinente de décrire cet objet de passion *6. La magie de cette compilation se trouve là dedans, elle a contribué à expliciter le liens entre ces groupes et leur donner un sens en tant qu'ensemble et non plus unités perdues dans un grand ensemble bordélique.



La compilation a en partie involontairement créé le garage, elle est dans les faits bien plus variée que cela. On y trouve de la pop baroque (le superbe my world fell down de Sagittarius ou sit down i think i love you des Mojo Men), des morceaux psychédéliques (I had too much too dream last night  des géniaux Electric Prunes ou open my eyes des Nazz de Todd Rundgren), de la pop sous influence Beatles (l'excellente lies des Knickerbockers), peu ou prou du  folk-rock (hey Joe des Leaves ou invitation to cry des Magicians) ou encore le Frat-Rock des Premiers (Farmer John, seul morceau de 1964 sur le LP).
Malgré cette diversité la Nuggets va devenir la compilation de référence du garage-rock, le modèle à dépasser, compléter, améliorer... Entre la morgue des Standells (dirty water), la fuzz assassine de psychotic reaction (Count Five), l'orgue hanté de liar liar (Castaways), l'idiotie assumée *7 des Barbarians, la trance des Seeds et l'esprit flingué de you're gonna miss me (13th Floor Elevator) toute l'essence du garage-rock s'y trouve. On est emballé par cette sélection de 27 titres absolument dingues, attrapé pour ne jamais redescendre. La compilation capte l'imaginaire de ceux qui l'écoutent, et ces derniers en font leurs saintes écritures. La beauté de la chose c'est que les concepteurs ne l'avaient pas prévu, ils voulaient juste réunir des morceaux cool ensemble, mais à travers leur inconscient et l'imaginaire des auditeurs en a émergé cette chose qu'est le garage-rock. Le caractère non-volontaire de cette création est en partie une explication de la réussite de la Nuggets: tout cela s'est fait naturellement.

En face B "Hello it's me"  l 'original
d'un des grands tubes de Todd Rundgren en solo

 En 27 morceaux la Nuggets saisit l'esprit des années 60 et rend grâce à des groupes injustement oubliés, elle donne à ceux qui s'y aventurent, une autre lecture de la décennie. En contestant la version officielle de l'histoire (écrite par les vainqueurs) elle donne envie de prendre les armes et de faire sa propre musique et écrire sa propre histoire. 


Le Tracklisting original
Face 1
The Electric Prunes: "I Had Too Much to Dream (Last Night)" (Annette Tucker, Nancie Mantz) – 3:02 (#11)
The Standells: "Dirty Water" (Ed Cobb) – 2:50 (#11)
The Strangeloves: "Night Time" (Bob Feldman, Jerry Goldstein, Richard Gottehrer)– 2:35 (#30)
The Knickerbockers: "Lies" (Beau Charles, Buddy Randell) – 2:46 (#20)
The Vagrants: "Respect" (Otis Redding) – 2:17
Mouse: "A Public Execution" (Knox Henderson, Ronnie Weiss) – 3:02
The Blues Project: "No Time Like the Right Time" (Al Kooper) – 2:49 (#96)
Face 2
The Shadows of Knight: "Oh Yeah" (Ellas McDaniel) – 2:51 (#39)
The Seeds: "Pushin' Too Hard" (Richard Marsh) – 2:39 (#36)
The Barbarians: "Moulty" (Barbara Baer, Douglas Morris, Eliot Greenberg, Robert Schwartz) – 2:37 (#90)
The Remains: "Don't Look Back" (William McCord) – 2:45
The Magicians: "An Invitation to Cry" (Alan Gordon, James Woods) – 2:59
The Castaways: "Liar, Liar" (Dennis Craswell, Jim Donna) – 1:56 (#12)
13th Floor Elevators: "You're Gonna Miss Me" (Roky Erickson) – 2:31 (#55)

Face 3
Count Five: "Psychotic Reaction" (Craig Atkinson, John Byrne, John Michalski, Kenn Ellner, Roy Chaney) – 3:09 (#5)
The Leaves: "Hey Joe" (Billy Roberts) – 2:53 (#31)
Michael and the Messengers: "Romeo & Juliet" (Bob Hamilton, Fred Gorman) – 2:02 (#129)
The Cryan' Shames: "Sugar and Spice" (Fred Nightingale) – 2:33 (#49)
The Amboy Dukes: "Baby Please Don't Go" (Big Joe Williams) – 5:41 (#106)
Blues Magoos: "Tobacco Road" (John D. Loudermilk) – 4:44

Face 4
The Chocolate Watch Band: "Let's Talk About Girls" (Manny Freiser) – 2:45
The Mojo Men: "Sit Down, I Think I Love You" (Stephen Stills) – 2:25 (#36)
The Third Rail: "Run, Run, Run" (Arthur Resnick, Joey Levine, Kris Resnick) – 1:57 (#53)
Sagittarius: "My World Fell Down" (Geoff Stephens, John Shakespeare) – 3:52 (#70)
Nazz: "Open My Eyes" (Todd Rundgren) – 2:47 (#112)
The Premiers: "Farmer John" (Dewey Terry, Don Harris) – 2:29 (#19)
The Magic Mushrooms: "It's-a-Happening" (David Rice, Sonny Casella) – 2:47 (#93)

achat : réédition vinyle  / réédition cd de la version originale de 1972 


* Lenny Kaye a été par la suite guitariste de Patti Smith, il a aussi produit des disques, par exemple Stutter de James
** the one good cut on every album (Holzman) I just put together the songs that I liked (Kaye) j'ai trouvé les citations dans l'excellente revue The Big Takeover
*3 Ivan Terrible/ Born Bad m'a ainsi parlé des compilations Moldies du DJ de Pittsburgh Mad Mike (aucun lien avec le producteur de techno) réalisées au milieu des années 60. Plus d'informations ici
*4 Par exemple Preflyte des Byrds initialement paru en 1969 est souvent considéré comme un des premiers LP à vocation d'"archive".
*5 à l'époque Lenny Kaye utilise le terme de "punk" dans les notes de pochettes, une des premières utilisations recensées du nom dans la musique. 
*6 j'ai moi même tenté d'en donner une description  dans cet article
*7 ce n'est pas dit péjorativement, c'est un compliment

lundi 30 juillet 2012

Les Compilations #01: Introduction


 RPUT se lance en ce mois de juillet 2012 dans un défi de taille: une thématique sur les compilations. Le sujet peut sembler relativement étrange, du moins pour y consacrer l'énergie que nous allons y mettre mais quand on y réfléchit bien il y a tellement de choses à dire sur les compilations. Les amateurs de musique les plus perdus pour l'humanité ont souvent eu entre les mains une compilation qui a changé leur vie (spirituelle).

Certains associent l'objet aux enchainements de tubes, comme ils ont tort! La compilation c'est tellement plus que ça, plus noble, plus cool, plus marrant, plus frondeur, plus défricheur, plus excitant! Derrière la façade se situe un autre monde, une révélation de contrées insoupçonnées et merveilleuses.

Une compilation commence parfois de la plus simple des manières, à l'ère pré-internet et pré-mp3, cela passait par une cassette ou CDr. On se préparait une compilation pour se lancer dans un voyage en caisse à l'autre bout de la France, en faisant le tour de l'Angleterre ou pour séduire une fille. On faisait compilation pour ces grandes occasions mais aussi pour le simple plaisir de mettre ensemble des tas de morceaux que l'on adore et les associer physiquement entre eux comme pour tenter des relier intellectuellement. Quelle satisfaction cela procurait! Un fantasme de passionné... Aujourd'hui ces compilations "persos" ont été remplacées par des playlists sur deezer ou spotify, cela a moins de charme que cette pochette dessinée aux feutres avec au dos les titres inscrits au stylo bille et devant un nom flashy surligné au stabilo. Mais au fond il s'agit toujours de se représenter à travers la musique que l'on aime, comme cette bouteille de mer que l'on lançait à une fille en lui faisant partager un des trucs les plus intimes qui soit: sa sensibilité.

On pourrait croire qu'une compilation professionnelle n'a pas du tout la même origine que nos modestes mixtape maisons mais derrière chaque grande compilation se cache un (parfois des) homme (des Tim Warren, Lenny Kaye ou Greg Shaw) et c'est souvent ce gars là qui va arriver à donner un sens à une chose qui ne semblait pas forcément en avoir au préalable. Aujourd'hui on appellerait ça un peu pompeusement un "curateur" avant on disait tout simplement un éditeur ou un compilateur et ça avait en gros la même fonction: choisir, éliminer, sélectionner, mettre en forme... C'est là toute la beauté de la compilation, arriver à ce que l'ensemble soit supérieur à la somme des parties et donner cette signification que l'on cherche tant.

La compilation donne vie à des genres musicaux (C86), ramène d'entre les morts des groupes (Back From The Grave), vous permet de découvrir des pépites (Nuggets), offre un instantané (Snapshots) d'une scène, elle devient parfois l’alpha et l’oméga, la bible, le Saint Graal, la bite, le couteau et compagnie.

Bref faire un sujet sur les compilations était une évidence, et un modeste hommage de la part de RPUT à celles qui émerveillent nos esprits ingénus , anoblissent notre approche de la musique et qui constituent souvent ce premier contact avec un autre univers dont elle offre parfois la quintessence

#01 - Introduction
#02 - Nuggets: Original Artyfacts from the First Psychedelic Era
#03 - la famille Nuggets
#04 - témoignages sur la Nuggets / english version
#05 - The Rock Machine Turns You On
#06 - C86
#07 - Vos compiles favorites 1/2
#08 - Les grandes séries consacrées aux 60s
#09 - Snapshot(s)
#10 - Vos compiles favorites 2/2
#11 - Battle of the Garages
#12 - Outro

 en italique, des citations ou des phrases qui m'ont été soufflées dans l'ordre par:
- Eric Delsart
- Antoine "Topper"
- Xavier Boyer
- Samy the Kay
- Eric Delsart
- Antoine Hue
- Yves Choisy
- Yves Choisy
- Fuzztonic Thom
- JB Wizzz


vendredi 20 juillet 2012

The Nice Boys - s/t (2006)

Terry Six ancien membre des géniaux Exploding Hearts s'associent à des mecs des Riffs pour pondre ce seul et unique album des Nice Boys en 2006. 

La pochette donne le ton, 70s et coloré! On navigue clairement dans la powerpop d'obédience 70s à l'époque où le punk servait à désigner les groupes de garage rock et les Raspberries passaient sur les ondes FM avec "go all the way" pendant que Big Star s'attirait les louanges de la critique sans pour autant vendre de disques. Bref, les Nice Boys ont décidé de s'attaquer à un créneau pas si encombré que ça, et ils le font très bien.

Tout l'album n'est pas une tuerie, il y a quelques passages un peu long mais il y a vraiment de super morceaux, l'album démarre en trombe sur Teenage Night qui sonne comme un tube de Badfinger. Avenue sonne comme un inédit de ELO repris par un groupe plus rock n roll, Dugong Along renvoie aux excellent Sweet. Il y la dose de guitares qui sonnent comme il faut (Johnny Guitar ou Ain't that beat). 

Cet unique album des Nice Boys est un charmant disque de powerpop, ça ne révolutionne pas le genre mais c'est très frais et cool, fait avec sincérité, ça devrait plaire aux fans du dernier King Tuff ou encore du single de Cozy.



The Nice Boys - Teenage Nights

mercredi 4 juillet 2012

Paradis - Hémisphère (2012)



Comme vous le savez depuis le temps, nous sommes de très fervent de la pop française et de la pop en français, par pop, nous y entendons une acceptation simple, musique populaire, une musique accessible peut-elle être exigeante en même temps, la réponse est oui évidemment et nos colonnes le démontrent chaque semaine. Il semblerait que depuis quelques temps, le français redevienne l'idiome de prédilection des popeux hexagonaux (Aline, Pendentif, La Femme, Granville, Cracbooms, Spadassins et autres Guillotines ne diront pas le contraire) et c'est une excellente nouvelle. Dans la série, je veux l'enfant disco / synth-pop. Cet enfant c'est PARADIS.

Sorti en mai sur le label de Tim Sweeney (Beats In Space, un mec proche de la bande New Yorkaise de DFA), c'est le deuxième single du groupe, je l'ai découvert grâce au clip de Jem'ennuie. Mais parlons d'abord d'Hémisphère. C'est une superbe chanson, mélancolique et élégamment écrite, très accrocheuse malgré 7 minutes 13 (il est rarissime que nous parlions de morceaux aussi long ici). Paradis me rappelle beaucoup ces groupes réconciliant pop, influences disco et musique électronique de la première moitié des années 2000 : Metro Area, Lacquer, Swayzak (souvenez vous Another Way) ou même Chromatics. La plus grosse différence c'est que personne ou presque à l'époque ne l'avait fait en Français, en tout cas pas aussi bien. Avec sa production simple mais millimétrée, ses boucles de claviers électriques, sa basse rebondie, c'est un morceau idéal pour danser timidement en début de soirée, le vague à l'âme mais les fesses chahutées. J'accroche un peu moins à Je m'ennuie, pourtant la recette n'est pas trop différente, la production est même sûrement plus ambitieuse, il me semble que ça tient à un gimmick moins catchy à l'hypnotisme qui ne prend pas trop, mais encore faudrait-il que je teste ça sur un dancefloor, peut-être est ce que je changerai d'avis. Elle n'en demeure pas moins une très bonne chanson. Mais, avec une telle face A, difficile de rivaliser.

Je recommande également chaudement le premier single Parfait Tirage / La Ballade de Jim, si la face A est un vrai morceau de club, très disco, la reprise d'Alain Souchon en Face B est absolument formidable, qui eu cru qu'on pourrait donner une telle relecture à Souchon ? Ce n'est pas une histoire d'eden mais ce Paradis a du cœur, toucher l'âme et faire danser, voilà quelque chose qui nous parle.

Vous pouvez trouver le vinyle sur : Nuloop / Rvng / Phonica / et dans plein d'autres boutiques en ligne
Et une fois n'est pas coutume, nous mettons en ligne le clip, à l'image de ce single, très réussi !



lundi 2 juillet 2012

The Frowning Clouds - all night long 7' (2011)

Si j'ai mentionné leur nom à plusieurs reprises notamment lorsque j'évoquais d'autres excellentes formations australiennes comme les Cobwebbs je n'ai jamais eu encore l'occasion de faire un sujet dédié aux Frowning Clouds, l'un des fleurons actuels du garage downunder.

Après un premier 7' sur Monterrey records puis un LP sur Saturno (Cobwebbs, Living Eyes etc.) , les Frowning Clouds sont revenus en 2011 avec cet excellent simple sur la structure espagnole, le disque est déjà malheureusement sold out mais il se murmure qu'un nouveau 45 devrait pas tarder!
All night long en A est un petit tube, un des meilleurs morceaux du groupe australien à ce jour, une fuzz vicieuse, un solo de guitare animé et une compo qui tourne très bien, cette chanson déboite la clavicule. Dame a dozen démarre un peu comme i'll feel a whole lot better ou hey joe (version Leaves), cette tonalité légèrement folk-rock est confirmé par le reste du morceau bien que l'on reste malgré tout ancré dans le garage-rock. Ce second titre offre une facette moins explorée du groupe et sans avoir le potentiel de séduction immédiate de la A c'est un excellent morceau qui complète à merveille ce 45 tours.

Si vous aimez le garage-rock "dans les règles de l'art" les Frowning Clouds sont à mon avis dans le haut du panier dans le genre et une des belles surprises du style ces deux-trois dernières années avec les excellents Allah-Las.  

PS: nos confrères de Walking with the Beast on fait une excellente mixtape sur la thématique australienne, allez checker ça!

achat: disque sold-out, mais on peut l'écouter sur le bandcamp du label et celui du groupe.